Pour votre week-end de cyclo-lecture vous avez choisi pour thème les Arpenteurs du monde. Parmi eux il en est de très modestes qui peuvent néanmoins, sans rougir, trouver une petite place à leur côté, je veux parler des marins bretons.

L’anecdote que je me propose de vous raconter avec le moins de mots possible afin de ne pas abuser de votre temps, m’a été confiée dans les années 1975-1980, époque à laquelle sous l’égide de Bernard Cadoret nous étions trois compères à nous lancer dans le collectage tous azimuts auprès d’anciens marins afin d’écrire l’histoire de la pêche et du cabotage au temps de la voile en Bretagne sud tout en réfléchissant à la création d’une maison d’édition qui aurait comme ambassadeur le Chasse Marée, une revue d’histoire et d’ethnologie maritime.

Bernard Cadoret m’avait fixé un premier objectif, le cabotage, et un territoire : presqu’île de Rhuys- presqu’île de Quiberon. J’avais immédiatement pris de nombreux contacts, tout particulièrement à l’île au Moines et à l’île d’Arz.

 Ce jour là j’arrivais à l’île aux Moines pour rencontrer Jean Le Pluard, capitaine à la retraite, avec qui j’avais déjà échangé plusieurs courriers et coups de téléphone. Le dernier d’une grande lignée de marins se partageait entre un appartement à Nantes et la maison de famille sur l’île. Pas de GPS à l’époque mais un plan de route parfait : « Quand vous arriverez au bout du quai, ne prenez pas à droite pour monter au bourg mais engagez vous à gauche dans la rue Grimpette, en réalité une venelle très étroite. Vous longerez sans tarder un mur de pierre assez haut, au bout duquel vous trouverez une porte pleine, en bois, peinte en vert. C’est toujours ouvert. La maison est au bout du jardin. »

Je débarque par une très belle matinée de fin mai début juin. Grand ciel bleu, pas un souffle d’air, silence presque total rompu de temps à autre par le cri grincheux d’un goéland qu’on dérange. Je pousse la porte. C’est d’abord un grand espace planté de résineux, puis un potager et au bout, la maison, le tout sur un terrain en pente qui domine le port.

Madame Le Pluard, dans son jardin, me regarde venir et avec un grand sourire :

« Vous êtes monsieur Guillet je suppose ? Nous sommes très heureux mon mari et moi de faire votre connaissance. Je finis de cueillir les premières fraises de la saison, voilà, c’est fait, je vous accompagne. Entrez, je vous prie.»

Sur la table de la cuisine, les petits pois du jardin.

« Jean, Jean…

Une voix grave : « Monsieur Guillet en chair et en os, c’est tout de  même mieux qu’au téléphone ! Je suis vraiment content de vous rencontrer. Allez-y, mais faites attention. »

Deux marches à descendre pour accéder à une grande pièce éclairée par de larges baies qui donnent sur le port. Des portraits à l’huile attirent immédiatement mon attention.

« Asseyez-vous. Ne soyez pas inquiet, je ne manquerai pas de vous présenter mes ancêtres, vous vous en doutez. La photo là, c’est mon père, bien sûr.

Comme convenu il déroule sa carrière méthodiquement, m’éclaire sur certains points techniques, vérifie quelques dates auprès de son épouse et puis arrive le tour de ses aïeux. Les choses sont moins précises, tant le désir de dire toute l’admiration qu’il leur porte le submerge. Il s’appesantit sur des récits de tempêtes et de naufrages avec un sens de la dramaturgie qui me subjugue. Son grand-père l’a beaucoup marqué et le plus naturellement du monde il l’associe à des souvenirs d’enfance.

« Je vais m’écarter un instant du sujet qui vous préoccupe mais je pense que vous ne le regretterez pas car il s’agit bien de la vie de l’île et de ses marins.

« Vous avez sûrement entendu parler du 15 août, notre fête nationale à nous, avec procession, bannières, femmes en coiffe fières de porter leur plus belle robe, grand messe, cantiques en breton, repas de noce dans toutes les familles, régates très courues et le soir, bien sûr, bal populaire. Événement attendu par tout le monde, jour de gloire pour Zacharie.

« On savait de lui qu’il était originaire de Séné et l’histoire, ou la légende, ajoutait qu’il avait été laissé pour mort par son patron au café Labousse, le seul à l’époque sur le quai, tout près de l’arrivée du passeur. On ne connaissait pas de famille à Zacharie, et le peu de chose qu’on savait de lui c’est ce que les gens avaient découvert en le voyant vivre chez nous car il avait choisi de s’installer sur l’île. Il aurait d’abord été employé par un ostréiculteur qui l’avait hébergé dans son vieux chantier, une cabane en bois coaltarée où il dormait sur une paillasse. On avait rapidement fait connaissance avec un homme souriant, gentil, toujours de bonne humeur, toujours prêt à rendre service. Zacharie avait fait son trou de cette façon en donnant un coup de main à Pierre et à Paul : une plate à retourner, des tinettes à vider, un cochon à égorger… Zacharie était là au point qu’il était devenu indispensable. En contre-partie on le nourrissait un midi, on l’habillait après le décès d’un proche, on lui donnait quelques sous pour sa bolée qu’il appréciait particulièrement. »

Le capitaine Le Pluard poursuit l’évocation  de cette journée si particulière avec un sens de la mise en scène que j’apprécie beaucoup. Le départ des régates se précise, les bourgeois de Vannes sont là avec leur yacht, on s’affaire, on règle les moindres détails, on s’interpelle, on va les uns vers les autres, on se congratule, on s’embrasse. Zacharie comme chaque 15 août, précise le capitaine, arbore une casquette blanche offerte il y a des années par un parisien originaire de l’île. Il a relevé les jambes de son pantalon mais il est déjà allé dans l’eau jusqu’au ventre pour tenir un canot bout au vent. Et de rire et de crier de sa voix de basse : « l’amiral Zacharie peut vous aider, demander l’amiral ! » Les belles dames en chapeau se regardent, sourient ou s’esclaffent mais d’un seul coup, changement de ton :

« Un 15 août, vous vous rendez compte monsieur Guillet, par un temps superbe, avec de l’eau jusqu’à mi-cuisse voilà Zacharie qui tombe en avant, sans un geste pour se débattre. Sa casquette flotte sur l’eau. Autour de lui on a une seconde d’hésitation, on s’interroge du regard, on hésite. Certains pensent à une blague car l’homme peut se montrer facétieux, mais très vite ils sont deux à se précipiter et le traînent jusqu’à la plage.

« Un 15 août, à l’île aux Moines, au milieu d’une foule joyeuse, dans moins d’un mètre d’eau, Zacharie, encore jeune, tirait sa révérence. Une attaque dira-t-on…. »

La suite du récit du capitaine montre combien on aimait Zacharie, qu’on lui était reconnaissant de tous les services rendus et que malgré le peu de moyens dont on disposait, on ferait le maximum pour l’accompagner dignement.

Le maire arrive sans tarder, vite rejoint par quelques conseillers. Réunion de crise entre le quai et la plage : faire prévenir le recteur, envoyer un émissaire chez le menuisier qui a toujours un cercueil de prêt, déléguer quelqu’un à Séné pour prévenir la communauté. Le maire et son premier adjoint se rendent au bistrot chez Labousse.

« Vous imaginez le bazar un jour de régates ! C’est au café qu’ils l’ont installé. Nous on était tout un groupe de gosses à courir dans tous les sens mais on nous écartait sans ménagement. On ne voulait rien perdre de l’événement. La porte du café s’est fermée, une porte pleine en bas, avec quatre carreaux dans la partie haute. Les plus grands voyaient un peu ce qui se passait à l’intérieur alors que nous les petits on se relayait pour regarder par le trou de la serrure. Et puis le curé est arrivé avec tout son attirail. Il avait trouvé deux enfants de chœur, des copains qui ne semblaient pas trop ravis. Il était suivi du menuisier avec son âne.

Dans la petite charrette : le cercueil.

« Et vous, déguerpissez, allez voir les bateaux, allez vous baigner, foutez moi le camp ! »

Vite partis mais aussitôt revenus. Les grands faisaient les commentaires :  » Ils le mettent dans le cercueil ! Ils ont du mal, il doit être lourd.  »

« La nouvelle avait gagné toute l’île, le défilé commençait. La porte s’ouvrait, se fermait sur des vieux surtout, hommes et femmes confondus.

On apercevait l’un ou l’autre attraper le morceau de buis qui se trouvait au pied du cercueil dans une coquille St Jacques, et bénir Zacharie.

C’est le vieux Bénoni, un marin respecté, qui fermait la marche.

Tambour, le garde champêtre, a alors ouvert la porte en grand et on a vu Bénoni attraper la coquille et lancer toute l’eau sur le mort en disant en breton :

 » Voilà pour toi Zacharie, les derniers embruns de ton dernier voyage.  »

« Notre énervement, notre agitation étaient tels que nous n’avions pas vu arriver les bateaux de Séné, à présent regroupés dans le port, à couple les uns des autres. Les hommes ont chargé le cercueil sur la charrette du menuisier et avec beaucoup de précaution l’ont déposé en travers, sur l’avant d’un sinagot, sur le bi comme on dit ici. La suite vous ne l’imaginez pas, à croire que le ciel était avec Zacharie. Alors que le soleil allait disparaître, toute la flottille est rentrée à Séné au vent arrière, les voiles enorc’h, en oreille de cochon.

Femmes et hommes debout dans les bateaux chantaient un cantique en breton, conscients de leur devoir de ramener Zacharie chez lui.

Des images comme ça, monsieur Guillet, ça vous marque pour la vie. Je me suis un peu éloigné de votre sujet, j’espère que vous ne m’en voudrez pas. »

Jacques Guillet

Actualités liées