Gilles nous conseille ce livre dont un extrait a été lu lors de la balade “Prix des lecteurs nantais”, le samedi 7 avril 2018 : “Avant que les ombres s’effacent”, par l’auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert, aux Editions Wespieser.

Le personnage principal, né en Pologne au début du XXe siècle, fuit les pogroms et s’installe à Berlin où il fait des études de médecine. Après la nuit de « Cristal », la famille fuit de nouveau vers Paris et se disperse en Amérique, en Israël. Le jeune Dr Ruben Schwarzberg est à Paris au début de la deuxième guerre mondiale ; il est en route vers la légation haïtienne à Paris afin d’obtenir un certificat de naturalisation haïtien que lui a promis un ami. C’est là, dans Paris occupé, qu’il croise deux agents de police ; se sachant juif, d’origine polonaise et muni d’un titre de séjour allemand, il est pris de panique ; il cherche d’abord à fuir mais se fait rattraper et interpeller par les deux agents et conduire au commissariat le plus proche.

Et là, les deux agents – un grand escogriffe au visage vérolé, à l’air débonnaire, et un petit râblé nerveux, dont la ceinture peinait, sous le poids de l’arme de service, à garder le pantalon à sa taille – examinèrent son titre de séjour sous toutes les coutures. L’un d’eux tenta de voir si la photo collée sur le document n’était pas venue remplacer celle de quelqu’un d’autre, si le tampon n’avait pas été falsifié. Dans le même temps, ils le bombardaient de questions, dans un précipité de paroles que le Dr Schwarzberg eut parfois du mal à saisir. A leurs yeux, il y avait trop d’incohérence dans la situation de ce monsieur au nom à coucher dehors : un statut de réfugié en France, un document d’apatride émis en Allemagne, une naissance en Pologne et un délit de fuite… Sans compter, circonstance aggravante, son français hésitant.

« D’abord, pourquoi ce J en grand caractère à la première page ? Interrogea le plus excité.

– C’est l’abréviation de Juden, « Juif » en français, traduisit Ruben.

– La police de la République fait pas d’politique, dit un troisième larron, le sous-brigadier de service, dont l’expertise fut sollicitée. Juif ou pas Juif, il s’agit d’un ressortissant d’un pays ennemi. Ça arrange pas son affaire à Herr Machin, hein.

– Pas du tout, chef, fit le grand escogriffe.

– Et qui sait qui nous dit qu’c’est pas un sous-marin nazi sous couvert d’apatride ? Paraît qu’y z’ont réussi à s’infiltrer partout en Europe, même au Vatican. »

C’était l’expert qui parlait. Comment pouvait-il être un agent d’un pays dont il était la première victime ? s’insurgea Ruben. Mais personne ne fit cas de la question qu’il avait réussi à formuler à grand-peine. Les trois hommes avaient déjà tourné le dos et continuaient leur conciliabule à voix haute comme s’il avait été absent ; pire, transparent. Lorsque, enfin, ils revinrent vers lui, Ruben eut beau déclarer qu’il n’était plus citoyen allemand, mais apatride comme le prouvait son titre de voyage ; à vrai dire, au jour d’aujourd’hui, il était haïtien, enfin, pas tout à fait, il se rendait justement à la légation d’Haïti pour retirer son certificat de naturalisation et son passeport… rien n’y fit. Il eut plutôt le sentiment de s’enfoncer.

L’expert fit remarquer aux deux autres que Tahiti était une colonie française, il ne pouvait donc exister une quelconque légation tahitienne à Paris. Preuve que le gugusse les prenait pour des nouilles. Avaient-ils une tête de gogol ?

« Avons-nous une tête de gogol, hein? fit-il en prenant ses collègues à témoin.

– Pas du tout, chef », répondit le petit nerveux. […]

Le Dr Schwarzberg […] parvint à leur dire que c’était Haïti, et pas Tahiti, que ce pays existait bel et bien […] Il avait gagné son droit d’existence en passant une raclée à des vétérans de l’armée napoléonienne […]. Cela lui était sorti comme ça, sans doute sous le coup de l’énervement qu’il n’avait plus réussi à contrôler, ou sous l’emprise d’un esprit vaudou facétieux, en tout état de cause, comme un petit plaisir qu’il eût voulu s’accorder, histoire de se venger des trois comparses. Ce qui, bien sûr, n’arrangea pas son cas.

L’expert rétorqua, hors de lui, que l’armée de Napoléon n’avait perdu aucune guerre avant Waterloo, qui n’était même pas une vraie défaite, à la loyale, puisque l’Empereur avait été trahi. Sinon, il n’aurait fait qu’une bouchée de ces bouffeurs de frites, de choucroutes et de fish and chips, sans compter ces fumeurs de chanvre de Hollandais, regroupés en coalition contre lui. Qu’il révise ses livres d’histoire ! Et si son Haïti existait et avait été une colonie, c’était un pays de nègres. Il était impensable, hurla-t-il à faire trembler les murs du commissariat, qu’une bande de moricauds, de mal-blanchis, aient pu faire mordre la poussière à l’armée la plus puissante du monde. […]

– « Je ne sais pas comment ça se passe chez vous, mais il y a des lois en France, monsieur ! »

 

 

 

 

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